C’est sûr le soldat Français Modza n’est plus
comme avant. L’homme écrit vite:
« Petite fille,
Je suis assis sur une vieille lessiveuse, seul et triste. Je
crois que nous monterons au front. J’ai bien peur que nous allions
affronter la mort.
Loin de toi, il n’y a plus de bonheur. Quand le seigneur me rendra-t-il
tout cela ?
Dans quelques jours nous repartirons pour l’enfer, l’attaque
des Hauts de Tonteux. Encore souffrir, encore la peur, la pluie,
la boue. »
A cet instant, pour l’homme, c’est le néant, avec cette
sensation terrifiante d’écrasement comme à Elbe, le
même goût de fiel qui prend toute la bouche.

Modza monte les marches branlantes et passe la porte d’entrée
de la Morgue du goulag. Sur la table d’autopsie, une femme repose
le visage inexpressif, fripé, le plus profond de la misère.
Dehors, dans le camp, c’est la meute qui se déchaîne.
Ils vont et viennent, froidement ils tirent ou dressent des
gibets, heureux de ramener des fugitifs. Et tout cela semble être
leur seule distraction, une vraie bande de cinglés qui s’acharne
sur ces détenus,
cette population famélique qui ne possède que la misère.
Il dit « Pouah ! », Modza, et se tient les reins, les mains à plat
sur le bas du dos. Il découvre son corps, Modza. Il est devenu
une véritable haridelle, une herbe maladive, un gargouillis de
vie, cet écorché vif, décroche d’un cerceau
de fer de soit disant habits. Modza le soldat français, l’embaumeur
de cadavres de l'hôpital numéro 2 du camp 38 à Novo-Tchounka,
un point de l’empire
du goulag, enfile ces habits comme un pauvre qui s’endimanche.